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L’écriture cunéiforme


L’écriture cunéiforme


Par Béatrice ANDRE-SALVINI
Conservateur en Chef, Département de Antiquités orientales, Musée du Louvre

Dans dossiers d'archéologie Février 2001

Le "cunéiforme” est le système d'écriture le plus important du Proche-Orient ancien. La forme de ses  signes, produits par l'empreinte d'un Calame de roseau dans l'argile fraîche, est à l'origine de ce nom  qui lui fut donné par les premiers savants modernes qui en tentèrent l'étude, d'après le nom latin des  clous ou “coins” auxquels ils ressemblent (cunei). Les déchiffreurs retrouvaient ainsi, sans le savoir, le nom  que les Mésopotamiens donnaient eux-mêmes a leurs signes, nom qui évoquait aussi l'amorce du calame dans l’argile. "Le  commencement de l'art du  Scribe est un coin", dit un texte  scolaire sumérien. Et, au VIIe  siècle avant notre ère, le roi  d'Assyrie, Assurbanipal, se  vantait de pouvoir lire les “signes  avec des coins", sur les ouvrages  érudits qu'il  rassembla dans sa  grande bibliothèque de Niníve. 

L'ASPECT “cunéiforme", qui a  donné son nom à tout le système d’écriture mésopotamien  ou suméro-akkadien du nom des deux langues parlées successivement dans cette région entre  Tigre et Euphrate  constitue en fait un  développement, une évolution de l’écriture, composée à l’oririgine de signes graphiques : réalistes, schématiques ou abstraits. Les premiers signes reflètent dans  leur forme et clans leur signification les  symboles de la société qui les a conçus  et qu'elle contribua à faire progresser.

Tablette administrative archaïque  (vers 3200 avant notre ère) comportant des  chiffres (encoches) et des signes : l'épi de  céréale, figuré dans son entier, représente  une quantité de grains ; la tête de bovidé  figure un troupeau de bovins : le triangle  pubien est le signe de la femme.  Musée du Louvre, A0 8856. 

    
NAISSANCE DE L'ÊCRITURE 

Dans la deuxième moitié du IVe  millénaire, dans le sud de l'lrak, dans la  région qui sera désignée ensuite dans  les textes mésopotamiens comme “le  Pays de Sumer", certaines “cités-états"  possédaient des archives écrites. Le lot  le plus important retrouvé provient de  la ville d'Uruk, où près de cinq mille  petites tablettes en argile et parfois en  pierre, furent mises au jour à la fin des  années 1920. Leurs signes comptables  et graphiques sont incontestablement  normalisés et placés dans un ordre invariable, attestant qu’il s’agit de documents écrits. Bien qu'ils aient été trouvés hors contexte archéologique précis  et que leur archaïsme les rende difficiles à interpréter, ils peuvent être identifiés, pour la plupart, comme les pièces d`un  dossier ayant contenu les comptes journaliers d'un grand organisme d’état.  D’autres tablettes archaïques, de même  époque, voire plus anciennes ont été  retrouvées sur plusieurs sites de Mésopotamie. Elles attestent une diffusion  de l'écriture dès ses origines. Certaines d'entre elles, trouvées postérieurement  à celles d'Uruk, dans des contextes  archéologiques plus précis, permettent  de dater les débuts de l’écriture aux  alentours de 3300 avant notre ère.  Mais, hasard des fouilles ou réalité,  Uruk reste, jusqu’à présent, le site de  référence de la naissance de l`écriture,  Car les nombreux documents écrits qui  y furent retrouvés témoignent du développement d'un véritable système. 
L'écriture n’est pas une invention  isolée. Elle est contemporaine d'enrichissements ou de découvertes liées à un ordre social nouveau tels que l'épanouissement de la grande architecture,  de ln glyptique (l'art des sceaux). l`apparition de la sculpture, le développement de la métallurgie et de techniques  comme le tour du potier et l`invention  de la roue. Mais l’écriture est la caractéristique essentielle de la civilisation  désormais "historique" qui commence ii  éclore ; elle va permettre de garder et de  léguer aux générations futures des  informations jugées dignes de  mémoire, ce qui est la définition la plus  simple de l'histoire.
L'écriture naissante fut utilisée pour  les besoins de l'administration des premières cites-états gouvernées par un roi  qui avait aussi le rôle sacerdotal principal. Mais les premiers textes, dont le  corpus comporte déjà des listes classant  les signes de l'écriture et les mots d'une  langue qui est certainement le sumérien,  témoignent de la présence d’autres  usages de cette invention ct notamment  d'un enseignement et d`une volonté  d’organiser et d'inventorier toutes les  données de la nature et les concepts de  la civilisation, de cataloguer le monde  abstrait et concret environnant, en le  normalisant pour tenter de le comprendre. Cette volonté se manifestera  durant les plus de 3000 ans d’existence  de la civilisation “cunéiforme" : si l'écriture naît et reste un outil de gouverne-  ment, elle est l'oeuvre de penseurs et les  scribes seront les détenteurs de la sagesse  révélée, d’origine divine. La grande littérature et des textes magiques apparaissent vers 2600-2550 avant notre ère.       

DE L'lMAGE A L’ABSTRACTION
Plusieurs critères, liés au support ou  à la langue, entrainèrent l’évolution  constante de l’écriture mésopotamienne  vers l'abstraction et une diminution des  quelque sept ou huit cents caractères de  ses débuts. 
L’argile, seule ressource de la Mésopotamie, fut le support privilégié et  imposé de l`écriture cunéiforme. Selon  un mythe sumérien des origines, c'est à partir du limon que l'homme fut créé.    . . En écrivant sur l’argile, les inventeurs de  l’écriture reliaient donc leur création à la genèse du monde, à l’apparition de  l’homme et des principes premiers de la   civilisation. Si elle fut le véhicule obligé de l'écritures, cette matière malléable en fut aussi le destin, c’est-à-dire l’instrument de sa transformation, d'écriture  d'images en écriture abstraite. La consistance de l'argile fit privilégier les lignes  droites plus rapides à imprimer que les  courbes, entraînant une déformation des  signes et par la même, un éloignement  de leur valeur symbolique. L’écriture  cunéiforme évolua sans cesse, pour  s'adapter aux contraintes mais aussi aux  possibilités plastiques de l'argile. 
Le caractère sculptural de cette écriture en trois dimensions fut achevé  lorsqu`on la transposa sur d'autres sup-  ports, plus durs et plus précieux : la  pierre ou le métal, destinés à pérenniser les inscriptions royales, votives ou de  fondation, à caractère éternel.  
Parallèlement à l'évolution du graphisme, les scribes diversifièrent les  possibilités du vieux système idéographique par l’accroissement de l'emploi  du phonétisme syllabique - nécessaire  à l`enrichissement des facultés de notation des formes les plus élaborées du  langage - par rapport aux signes idéographiques prédominants aux origines.  Mais la notation de noms propres  témoigne, dès le début, de l'utilisation  des signes pour leur son autant que  pour leur sens, ce qui fut facilité par le  grand nombre de mots monosyllabiques propres à la langue sumérienne.

Tablette administrative sumérienne. listant du petit bétail appartenant au Palais de Tello, ancienne Girsu. Basse Mésopotamie, XXIV* siècle avant notre ère. Musée du Louvre, A0 133u3. Cliché Ch. Larrieu/ Musée du Louvre.

LE “MONDE CUNÊIFORME” 
Malgré leur apparente fragilité, les  tablettes d'argile crue, conservées dans  la terre pendant des millénaires et souvent cuites par les incendies qui ont  détruit les royaumes dont elles constituaient les archives et les bibliothèques,  sont parvenues jusqu’à nous pour restituer la mémoire et l'histoire de ce que  l`on peut appeler le “monde cunéiforme". Car si l'écriture cunéiforme est  la caractéristique fondamentale et le  facteur d`unité de la civilisation mésopotamienne, ce fut aussi le système  d'écriture prédominant dans l'Antiquité pré-classique,  car il eut une diffusion considérable dans tout le Proche- Orient ancien. Son adaptation à  d'autres langues que le sumérien facilita  aussi son évolution graphique, éloignant encore les signes de leur signification symbolique. 
Les données historiques furent les  facteurs principaux de l'évolution et de  la diffusion de l'écriture cunéiforme.  En Mésopotamie même, des changements politiques, aux alentours de  2300 avant J.-C., virent de nouveaux  maîtres imposer leur langue, comme  celle du pouvoir nouveau. L'akkadien, appartenant à la famille des langues  sémitiques, très différent du sumérien,  ne se rattachant à aucun groupe, choisit de conserver, en l’adaptant, le système d'écriture sumérien. Au tournant  du III' et du II“ millénaire avant J.-C.,  le sumérien disparait complètement  comme langue parlée en Mésopotamie  et l'akkadien se divise alors en deux dialectes : assyrien au nord et babylonien  au sud. Mais le poids de la tradition, qui  est un élément essentiel de la culture  savante se référant à la révélation des  origines, et la richesse fondamentale de  la culture écrite sumérienne imposèrent  le bilinguisme. 
Le sumérien resta la langue de  l’érudition jusqu’à la fin de l`histoire de  l'existence de son écriture, au l" siècle  de notre ère. Et un dicton akkadien dit  “Un scribe qui ne connait pas le sumérien est-il vraiment un scribe ?” 
A l’époque où l’empire d'Akkad  étendait son hégémonie, ui1 état nouvellement formé adopta le système  cunéiforme, loin vers l'ouest, à Ebla (en Syrie de l'Ouest). Alors commence  l’extraordinaire expansion de cette écriture compliquée qui atteint son apogée  au milieu du lle millénaire avant notre  ère. Le système cunéiforme se répandit  dans tout le Proche-Orient ancien pour  noter des langues de familles et de  structures différentes, sémitiques (cananéen), indo-européennes (hittite), ou  dites isolées, faute de pouvoir les rattacher aux deux autres systèmes : tels  l’élamite en Iran ou le hourrite en Anatolie et Syrie du Nord.
Au cours de sa longue histoire,  l’écriture cunéiforme pénètre dans des  territoires allant de l’Egypte à l'lran et  de l'Anatolie à l’île de Bahrein. Elle fut  utilisée seule ou en parallèle avec  d’autres écritures locales, apparues plus  tardivement.


Une écriture se répand par la  conquête, les échanges commerciaux et  la culture ; elle se répand surtout,  et  parallèlement, par la diffusion d'une  langue. Grâce au prestige de la culture  babylonienne, l'akkadien/babylonien  servit de langue diplomatique internationale et  au XIVe siècle avant notre  ère, le Grand Roi hittite d'Anatolie ou  le Pharaon d'Egypte (Aménophis IV-  Akhénaton), communiquent en babylonien avec les princes de la côte méditerranéenne du Levant sur lesquels ils  exercent pourtant un protectorat. 
Le support d’argile facilita la diffusion de l`écriture et de la culture mésopotamiennes .  L’argile avait l`avantage  de pouvoir être transportée facilement  et les tablettes voyageaient.
L`un des premiers alphabets fut créé  en une écriture cunéiforme simplifiée  de trente signes, à Ougarit, ville commerçante de la côte syrienne à la même  époque, pour noter la langue sémitique locale. Au l“' millénaire, les rois d'Ourartou, en Anatolie orientale, choisirent  encore l’écriture cunéiforme pour noter  leur langue. tandis qu`un nouveau système commence à faire régresser l'écriture mésopotamienne dans sa région  d’origine. Cette nouvelle écriture,  alphabétique, linéaire, facile à  apprendre et à utiliser, accessible à tous,  pouvant s'écrire sur un support léger, le  papyrus, est celle des Araméens qui  s'infiltrent peu à peu. Pourtant, l'écriture suméro-akkadienne inspira encore,  vers 500 avant notre ère, un autre système cunéiforme simplifié, pour écrire  le vieux-perse, langue indo-européenne  des souverains de l'empire achéménide. 
L'écriture cunéiforme, lourde et  réservée à un petit nombre d'initiés,  régressa. Mais le dernier millénaire de  son existence est aussi celui où les  nuances de la langue et de l'écriture  atteignirent, aux yeux des savants scribes  de Babylone, leur plus grande perfection. Devant la montée de l’alphabet,  qu'ils devaient considérer comme une  écriture inférieure, incapable et indigne  d`exprimer par des jeux intellectuels  toutes les nuances de la pensée et de la  langue, ils développèrent à nouveau,  dans les recueils scientifiques qui atteignent alors leur plus grand développement - comme les ouvrages de divination et notamment d`astrologie - une  écriture idéographique, les reliant à la  plus ancienne tradition.  La culture sumérienne écrite survécut longtemps à l’extinction de la langue  sumérienne parlée. Ses principes d'enseignement et sa littérature furent transmis à travers tout le Proche-Orient grâce à la  diffusion du système cunéiforme et à la  tradition akkadienne bilingue postérieure. Ils se répandirent notamment par  les listes élaborées par les Sumériens qui  devinrent des vocabulaires encyclopédiques dont le plus important comportait 24 volumes, et par les dictionnaires  sumériens-akkadiens établis par leurs  successeurs. Ce sont d’ailleurs ces listes,  notamment les répertoires grammaticaux et les dictionnaires, instruments  d'études de premier plan› notant parfois  même la prononciation des signes et des  mots, qui ont permis au siècle dernier, de  redécouvrir et de déchiffrer la langue  sumérienne, autrement oubliée depuis  deux mille ans. 
La méthode d'enseignement mésopotamienne s'est transmise à tout le  Proche-Orient antique. Dans chaque  centre fouillé, possédant des archives,  ont été découverts ces mêmes vocabulaires dont chaque scribe recopiait les  extraits dont il avait besoin. Des dictionnaires trilingues ou quadrilingues,  comportant la traduction en langue  locale des mots sumériens et akkadiens,  ont même été retrouvés a Ougarit,  grand port de commerce international  sur la côte syrienne.

 

 

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